Chapitre 1 : L’attaque.Le vent glacial d’hiver lui fouetta le visage, soulevant la masse de ses cheveux, et lui donnant cette impression de vie que l’on ne peut ressentir que lorsque l’on affronte les éléments rigoureux. Du haut de son promontoire, elle dominait toute la vallée, et ouvrant les yeux un spectacle magnifique se dévoila à elle. Au loin les montagnes dont les sommets brillaient sous les rayons de la lune pleine, et plus bas, son Clan dont elle ne pouvait distinguer que le haut des tentes et les feux mourants.
Le souffle du vent revint balayer chaque centimètre de son corps et ouvrant largement les bras, elle accueillit ce baisé glacial avec bonheur. Une sensation de liberté nouvelle s’empara d’elle. Elle était seule, elle avait réussi à échapper aux sermons de son père quant à son envie de parcourir les plaines et les montagnes de nuit. Il s’inquiétait pour sa santé, il craignait que courant dans les herbes folles, sur le bord de falaises escarpées, où grimpant aux arbres, sa fille ne se brise un quelconque membre et se retrouve la proie des charognards. Mais malgré tous ses sermons, toutes ses réprimandes, la jeune femme trouvait toujours le moyen de voler vers son désir de liberté.
Lorsqu’elle parvenait à s’enfuir – et cela n’était pas rare – elle courait alors à en perdre haleine, sautait les rivières, ou se jetait du haut des cascades, grimpait au plus haut des arbres souhaitant approcher la lune, ou les pentes les plus difficiles et chassait tous les animaux qui avaient le malheur de se mettre sur son passage. Sa dextérité et son habilité étaient bien connues, on l’appelait même « la femme-guerrier ».
Depuis sa plus tendre enfance, n’ayant pas eut la présence de sa mère morte en couche, elle imitait son père, le suivait partout, oubliant bien malgré elle les tâches quotidiennes auxquelles on l’affectait. En effet, son esprit libre ne pouvait rester concentré sur des activités bridant sa vivacité et son espièglerie. Le Clan était conciliant envers cette enfant. N’ayant pas de mère, et son père étant trop pris par son devoir de chef, chacun tolérait ses débordements, ses effronteries et ses idées pour le moins originales.
Après un instant, debout, droite comme un pic, s’offrant à la morsure du vent, elle s’assit sur le sol rocailleux, les jambes dans le vide et contempla ce paysage qui lui semblait être plus beau à chaque fois qu’elle se laissait allée à le contempler.
Quelques minutes plus tard, son attention fut attirée par des lueurs étranges. Elle plissa les yeux, tentant de comprendre ce que signifiaient ces lueurs mouvantes au bas de la vallée qui s’approchaient lentement en direction du village. Elle comprit tout à coup : des torches ! Des ennemis s’approchaient du Clan. Elle prit le temps de la réflexion. Les guerres entre les Clans s’étaient arrêtées il y a de cela de nombreuses années, après la première attaque des Citadins, ces hommes étrangement vêtus, parlant une langue tout aussi étrange et qui venaient d’au delà des montagnes. Mais oui ! Bien sur ! Ce ne pouvait être qu’eux ! Cela faisait déjà plus de cinq années qu’ils n’avaient pas attaqué les Clans, et les voilà qui reviennent !
Sans plus perdre de temps, l’image des massacres ayant déjà eut lieu s’imposant à son esprit, et sentant la colère et la peur l’envahir, elle partit en courant vers le chemin qui mène à la vallée, souhaitant prévenir au plus vite les guerriers de l’attaque imminente. Mais déjà des flammes consumants les tentes apparurent au loin, des cris résonnèrent en échos sur les montagnes alentours. « Ils sont rapides, et extrêmement rusés… Pourvu que je n’arrive pas trop tard », pensa-t-elle.
Elle se mit à courir à perdre haleine, son jeune cœur battant à tout rompre, ses poumons brûlants sous l’effort. Elle sautait les rochers, les ruisseaux, s’accrochait à une branche ou une autre pour passer de l’autre côté d’un buisson. Sa course était folle, éperdue, elle y mettait toute son énergie quitte à mourir d’une mauvaise chute. Elle tomba d’ailleurs à plusieurs reprises, son pied se prenant dans une racine d’un arbre ou dans des herbes folles. Mais ne faisant pas grand cas de la douleur, elle repartait aussitôt. Les branches basses des arbres lui giflait le visage et les bras, son genou, sur lequel elle venait de tomber, saigné abondement, c’est dans cet état déplorable qu’elle atteignit enfin le village, brûlant de milles flammes où un combat faisait rage.
Ni une ni deux, elle s’empara du premier objet susceptible d’être une arme, en outre une poêle en fonte, assez sommaire. Le ridicule de son arme ne la gênant aucunement et c’est avec rage qu’elle entre dans le combat.
Elle assomma l’un des hommes inconnus avec force et ridicule, sauvant un jeune enfant.
- Cours, va te réfugier dans la montagne et ne reviens pas tant que ces hommes sont ici ! Fais vite ! Dit-elle sur un ton autoritaire.
L’enfant apeuré obéit immédiatement, tandis que la jeune femme repartait déjà vers un autre ennemi, avec cette fois en main, l’épée de son précédent adversaire.
Elle se battu avec beaucoup de fierté, de colère et de force. Elle savait se battre mais n’avait jamais donné la mort à aucun être humain - n’ayant jamais eut à sauver sa vie menacée par quelqu’un de son espèce - c’est cela qui la mit en danger. Alors qu’elle empalait l’un des Citadins, elle ressentit tout à coup de la culpabilité, mêlée d’horreur. Que faisait-elle ? Comment pouvait-elle donner la mort ? De quel droit le pouvait-elle ?
Complètement déboussolée, elle se retrouva bientôt aux prises de deux hommes qui l’emmenèrent de force dans l’une des tentes encore épargnées par les flammes et tentèrent de la violer. Elle cria, hurla de toutes ses forces, se débattant…en vain.
Tout à coup un autre homme entra dans la tente et s’exclama :
- Que faîtes vous !? Lâchez cette femme tout de suite ! Oublieriez vous les ordres ?!
- Mais… Commandant, cette sauvage à tuer l’un des nôtres ! Il faut lui donner une leçon ! Répondit l’un de ses agresseurs en se relevant le pantalon sur les chevilles.
Le Commandant, comme venait de l’appeler le soldat, lui asséna un gifle monumentale avant de s’écrier :
- Dénigrerais-tu mes ordres et ceux de ton Roi ? Obéissez immédiatement où je vous mets aux fers une fois de retour dans la Cité de Marbre !
Les deux hommes repartirent aussi vite qu’ils étaient venus, la queue entre les jambes. Le Commandant se tourna alors vers la jeune sauvage à moitié dévêtue sur le sol, et soupira en secouant la tête à la pensée de l’incompétence de ces deux nouvelles recrues qu’il venait de sermonner. Il approcha de deux pas en direction de la jeune femme, celle-ci rampa en arrière.
Elle n’avait compris que peu de mot de leur langage, ayant eut un apprentissage partiel de cette langue, mais ces quelques mots n’avait pas pu la rassurer sur les intentions de ce Commandant.
Celui-ci sourit, un peu dépité. A quoi s’attendait-il ? Il était l’ennemi, celui qui est venu asservir son peuple, tuer sa famille et violer les femmes ! Cette sauvage ne pouvait pas comprendre qu’il venait de la sauver du viol. « Elle doit penser que j’ai fait fuir les deux autres pour m’amuser seul avec elle… » Pensa-t-il en soupirant à nouveau. Il décida de lui tendre la main, pour l’aider à se relever, espérant que cela la convaincrait de son honnêteté.
Elle recula à nouveau, et la colère s’empara de l’homme. Il l’attrapa avec une grande rapidité, la souleva et vient la plaquer contre le pilonne de bois permettant de soulever le plafond de toile au centre de la tente. Maintenant ses deux mains en l’air, il jura entre ses dents.
- Je ne te veux aucun mal comprends-tu ? Ajouta-t-il. Je ne suis pas comme eux, tu resteras en vie et saine, tu ne seras pas souillée. Tu comprends ?
Elle ne réagit pas, elle tentait de comprendre ses paroles et y parvenait lentement, mais pour lui, son manque de réaction et la peur qu’il lisait dans ses yeux étaient la preuve flagrante qu’elle ne comprenait pas un mot de ce qu’il disait. Tout à coup elle ouvrit la bouche et balbutia :
- Vous… comme autres…
Il mit un moment avant de revenir de sa surprise et de parvenir à déchiffrer ses quelques mots.
- Non ! Je ne suis pas comme les autres ! Je ne vous violerais pas !
- Oui… Vous tuer… prendre… femme…
La jeune femme peinait à retrouver les mots qu’elle avait appris il y a si longtemps, mais la peur et la haine semblait l’aider à retrouver les mots et à les formuler.
L’homme, semblant lui donner raison, vient faire glisser une main sur sa cuisse, remontant petit à petit vers sa poitrine, lui maintenant toujours les bras en l’air de son autre main.
- C’est ça que vous aimeriez me voir faire ? Vous voudriez que je vous prenne maintenant ? Comme n’importe quel barbare ?
La jeune femme fronça les sourcils et ses yeux lancèrent des éclairs tandis qu’elle tentait de dégager ses poignets de leur étreinte implacable. Malgré toute la haine qu’elle éprouvait en cet instant pour cet homme, son corps réagit autrement… Il frissonna sous la caresse de ces doigts. « Mais que m’arrive-t-il ? » Pensa-t-elle choquée. L’homme dû ressentir cela, car il cessa net son jeu sadique.
- Je ne vous violerais pas ! Dit-il aussitôt. Maintenant vous allez être bien sage et venir avec moi. Votre Clan est vaincu, il est trop tard pour combattre !
Il redescendit ses bras et les attacha dans son dos à l’aide d’une fine corde qu’il avait à la ceinture. Il la poussa vers l’extérieur ensuite, et la mena jusqu’à l’autre bout du village où bon nombre des membres de son Clan se trouvaient enchaînés l’un à l’autre, en file indienne.
Il laissa la jeune femme entre les mains de ses officiers qui se hâtèrent de l’attacher avec les autres.
- Commandant ! Appela l’un des hommes les plus gradés semblait-il vu son uniforme. Certains se sont enfouis vers les montagnes et beaucoup sont morts pour avoir trop résister. Mais nous avons fait prisonnier vingt-deux femmes, en comptant trois adolescentes et treize hommes dont un adolescent. En comptant la femme que vous avez amenée, cela nous fait un total de trente-six esclaves. Cela suffira-t-il ou faut-il envoyer des soldats rechercher les fuyards ?
- Non, cela suffi. Notre Roi sera satisfait et nous auront assez d’esclave pour quelques années et pour pouvoir engendrer une nouvelle génération de serviteurs loyaux à la Cité.
- Bien, Commandant. Dois-je donner l’ordre de se mettre en route ?
- Oui. Il ne faut pas rester ici. D’autres Clans pourraient venir réclamer vengeance. Partons immédiatement, donnez l’ordre, Général !
Ce dernier acquiesça d’un signe de tête avant de crier l’ordre. Comme une armée parfaitement ordonnée, chacun se mit en marche, d’un bon pas.
Le Commandant enfourcha sa monture et parti au galop vers l’avant de la file, ne portant pas même un regard au champ de bataille qu’il venait de laisser derrière lui, ni aux nombreux prisonniers encore sous le choc.
La jeune femme, la fille du chef, le regarda passer les yeux emplis de haine. Soit, il ne l’avait pas violée, ni même blessé, mais son comportement l’emplissait de rage. Comment pouvait-il être si insensible ? Comment pouvait-il ne rien ressentir alors qu’il venait de briser tant de vies ? Des pleurs, devant elle, la firent sortir de ses pensées. La prisonnière qui la précédait, se lamentait ouvertement et elle craint pour sa vie. Les hommes des Cités ne devaient sûrement pas être enclin à subir les jérémiades d’une vieille femme.
- Thatra, tais-toi donc ! Ces hommes n’ont que faire de tes pleurs et peuvent bien te battre à mort pour que tu cesses.
La femme agée d’une quarantaine d’années stoppa net ses lamentations et murmura, la tête légèrement tournée vers l’arrière.
- Sylmae ! Le destin t’a sauvé ! J’en suis heureuse.
- Oui, le destin m’a sauvé, mais pour me donner quelle vie ? Une vie d’esclavage ? J’aurais préféré qu’il ne m’épargne pas !
- Ne dis pas ces choses ! Tu devrais être heureuse de pouvoir encore respirer l’air et de compter tous tes membres.
Sylmae ressenti un certain énervement. Comment Thatra pouvait-elle la sermonner dans un moment pareil !?
- Ce n’est pas mon avis… Mais ce n’est pas l’important pour l’instant. Sais-tu si mon père a été fait prisonnier ? Et mon frère ?
- Ton frère est parti au coucher du soleil avec six braves pour le Clan du Sud, apportant une invitation pour la fête du printemps que ton père voulait donner dans un mois. Mais tu n’as bien sur pas pu le savoir, tu étais encore en train de vagabonder ! En tout cas, il est hors de danger. Oh ! Le pauvre… Lorsqu’il va retourner au Clan quel choc, il va avoir !
- Cesses donc de te lamenter, et de me faire des reproches. Dis-moi plutôt si tu sais ce qu’est devenu mon père…
La peur au ventre, elle attendit que la femme nommée Thatra lui réponde.
- J’ai vu ton père combattre avec beaucoup de force, beaucoup de rage. Comme le plus grand des guerriers malgré son âge. Mais lorsqu’ils se sont emparés de moi, notre Chef était allongé sur le sol, la poitrine ensanglantée. Je doute qu’il est survécu…
Sylmae baissa la tête, submergée par un chagrin insondable. « Pourquoi ?! » Hurla-t-elle en son fort intérieur. « C’était le meilleur des hommes, un Chef juste, et aimant. Un père formidable… C’est injuste. »
Tandis que Thatra continuait à énumérer les morts et ceux qu’elle avait vu se faire prendre, Sylmae garda le silence, des larmes coulant sur ses joues, commençant à faire le deuil de cet être qui était si cher à son cœur. Sa seule consolation fut que son jeune frère ait survécu et qu’il puisse guider, ceux qui avaient fui, vers la consolation et le deuil.